Mon approche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paysages méditatifs

Pour Gilles Bellet, toute exploration passe par la matière avec laquelle il entretient un rapport frontal. Séduit par les compositions de Tapiès ou de Fautrier, il  mêle à la peinture acrylique différents médiums soigneusement noyés dans la masse et ainsi partiellement occultés. La construction du tableau relève autant du travail du maçon que de celui de l’architecte : avec truelle et spatule, l’artiste  tire parti d’un savoir-faire familial pour déterminer le substrat de ses recherches plastiques. Se fournissant d’avantage dans les magasins de bricolage que dans les boutiques d’arts plastiques, il recouvre le support de couches successives, d’enduit de sable, de ciment et de colle à papier peint afin de donner un grain et une épaisseur propice à l’expression de son art. Il attaque ensuite la toile, griffée, écaillée et malmenée, faisant resurgir les couches inférieures comme autant de palimpsestes : et alors que tout s’efface, tout s’écrit. Pour autant, il ne s’agit pas d’abstraction absolue car toute référence au réel n’est pas écartée ; en témoigne sa série  doucement mélancolique d’arbres baignés dans une atmosphère ouatée. Cependant, il profite des reliefs obtenus pour faire émerger en quelques lignes adroitement tracées des effets de paréidolie.  Ces signes suffisent en effet  à suggérer des présences animalières ou humaines. Les accidents de matière sont ainsi exploités à la façon de l’art pariétal pour stimuler l’imagination du spectateur.  Surgit alors par ce biais une dimension étonnement méditative, en totale contradiction avec la violence de l’acte créateur : ce corps à corps matiériste.

Elodie Laval

 

Un voyage dans l’épaisseur des choses.

« Je propose à chacun l’ouverture des trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses » Francis Ponge

Gilles Bellet peint, construit, travaille des espaces avec la matière de la peinture elle-même pour que s’y plonge notre regard, pour qu’il s’y perde, y vagabonde et finalement, s’y installe. Ces peintures, quel qu’en soit le format (grandes toiles ou petits carrés de métal peints), portent toujours en elles le signe d’un infini.

Ainsi que l’indiquait le titre de son exposition de 2018 au Terminal 37 à Rouen, le peintre essaye ici de « structurer le chaos », celui de la matière qui nous échappe, celui du monde lui-même, mais aussi celui de notre espace intérieur constitué de couches qui se recouvrent, de souvenirs, de vécus qui s’entremêlent et de points obscurs qui se cachent dans les recoins de nos histoires intimes. « Le monde est grand, mais en nous il est profond comme la mer » écrivait Rilke. Il peint donc des « rêves », des « horizons », des « lignes de fuites », des « voyages » qu’on pourrait dire intérieurs, des « paysages » à la mélancolie silencieuse. Par son travail sur l’espace et l’épaisseur, il donne à voir un lieu pour dire la solitude première de l’homme au milieu du chaos.

Sa peinture ne cherche donc pas des effets de couleurs ou des dynamiques de formes comme ce fut parfois le cas dans l’abstraction. : « Je ne suis jamais dans un acte simplement graphique » nous dit Gilles Bellet. La peinture n’est pas là pour remplir un trait. Elle est l’outil premier. Il travaille la peinture comme pure matière, faisant de la toile une peau épaisse, une écorce à vif. Il cherche à créer l’épaisseur d’un espace, à rendre visible la marque du temps qui se dépose sur la toile. Cela se retrouve dans sa technique même : il enduit, recouvre de couches successives, mêle des ajouts de plâtre, de sable, de pigments purs, puis gratte pour faire ressurgir les couches passées, laisse reposer, revient par-dessus… créant une archéologie de la peinture et de grands palimpsestes. Ces toiles deviennent le résultat d’une histoire, d’un temps long qui laisse ses traces.

Il ajoute parfois un élément figuratif dans ces compositions, une figure humaine, un arbre, un fragment d’architecture comme le souvenir d’une présence, le rappel d’une vie calme posée au milieu de ces paysages désertiques, où seule s’agite la matière. Dans ces espaces, on y rêve apaisé, ou on est pris de vertige. Tout en nous invitant à la contemplation, Gilles Bellet nous rappelle donc toujours à notre condition d’homme, à une intimité qui tente de trouver sa place au sein d’une immensité que le temps dégrade et chahute.

Jean-François Jaudon